QUAND WOODY ALLEN PREND LES ARMES
Expérience
intéressante que ce nouveau cru de Woody Allen. Un Woody
Allen plus politique que jamais. A croire que le monde va vraiment
mal pour que Woody Allen prenne les armes au sens littéral
du terme - interprétant un vieux paranoïaque amoureux
des armes à feu et de l'autodéfense. Passant
allègrement du psychotique au psychopathe, Woody Allen parle
dans ANYTHING ELSE (La Vie et tout le reste, 2003) moins d'un jeune
couple fébrile et inconstant que d'un monde troublé
et violent sur lequel pèse une menace invisible mais
constante.
Dans ANYTHING ELSE, le couple est à bien des niveaux une
sorte d'alibi (décevant peut-être ceux qui
s'attendaient à une énième variation
sentimentale de Woody Allen). Celui-ci ne se répète
plus vraiment (une critique qu'on lui faisait facilement ces
derniers temps), mais propose en quelque sorte une nouvelle
ouverture, ou, s'il en est, une ouverture plus avouée que
jamais dans son cinéma: la
politique.
Dans ses premiers films, Woody Allen évoquait déjà la politique et le monde (GUERRE ET AMOUR ou encore BANANAS), ses films suivant dissimulant habilement son inclination à parler de notre société (et du monde) dans ses travers politiques (STARDUST MEMORIES). ANTYTHING ELSE représente probablement ainsi le film le plus politique de Woody Allen avec pour origine il va s'en dire les frasques belliqueuses de ces dernières années, et preuve que le cinéma de Woody Allen a toujours pris ses racines dans le social.
ANYTHING ELSE est le portrait d'un New York sous une autre lumière celle, aussi, du jeune Darius Khondji) : Allen y filme l'île Manhattan sans les Twin Towers et le fait de façon silencieuse, sans démonstration, comme une douleur trop présente pour être dite. Une arrière-pensée déchirée et béante. Et un New York (un mini-Monde) plus antisémite que jamais où la paranoïa habituelle de Woody Allen (on se rappelle ANNIE HALL) prend ici un aspect obsessionnel effrayant.
Rare de voir Woody Allen incarner un personnage au regard "nettement trouble", voire inquiétant. Rare de voir Woody Allen tenir un fusil avec un sérieux à la fois emprunt d'ironie et de colère. ANYTHING ELSE montre ainsi un Woody déboussolé incapable de se maîtriser, un Woody vengeur (il démolie une voiture sans un mot et sans ménagement), mais un Woody, aussi, surtout, conscience de la jeunesse.
Woody Allen, s'il ne joue pas ici le rôle principal, incarne pourtant la conscience du jeune héros, un vieux sage aux conseils inévitables. Il est la conscience tour à tour libératrice et dangereuse de ce jeune (dont l'allure, les lunettes et les préoccupations (l'écriture et les femmes) rappellent le Woody Allen des années 70). Woody Allen conscience d'un nouveau millénaire, d'une nouvelle génération.
ANYTHING ELSE n'est pas forcément un film
hilarant ni burlesque, et peut-être tant mieux. Un film de
grande maturité, d'abord constat constant d'un monde actuel
sans repères et sans boussole. Ou la cartographie
réside dans un à venir fantasmé vers l'Ouest
(la Californie), retour aux rêves des pionniers de
l'Amérique, retour aux restes du monde. A ce qui reste et
à ceux qui restent (et ceux qui ne restent pas). A tout le
reste.
Alexandre Tylski, Cadrage Nov.2003